Quand on parle avec des personnes brittophones dont le breton est la langue maternelle, elles évoquent souvent le regard de mépris qu’elles ressentaient sur elles en raison de leur langue perçue comme un obscurantisme, en soi. Il pesait sur elles une sorte d’opprobre dont elles ont voulu se défaire en cessant de parler leur langue maternelle. Cet opprobre est la manifestation d’une violence symbolique qu’on ne nomme jamais tout-à-fait. Il me paraît important de bien le dire ici.
Violence symbolique
Dans tout ce dont je viens de parler dans la partie précédente (« Exclusion, défiance, mépris : la langue bretonne mise à mal dans la société française »), il est, en fait, question d’exclusion, de défiance, de mépris subis par des personnes, des personnes brittophones. Ce qui est décrit dans ces quelques paragraphes, ce sont les mécanismes d’un régime de violence symbolique faite au personnes brittophones.
D’où vient cette violence ? Sans doute, d’une forme de xénophobie de l’intérieur : rejet des populations originaires des régions non-francophones de la République français (auparavant provinces de l’Ancien régime) ; ce rejet est désormais nettement atténué en raison du quasi-achèvement de l’unité linguistique de la Nation.
Violence symbolique, ça veut dire que le vecteur de la violence n’est pas physique (coups, privation, mauvais traitement) mais symbolique (exclusion, mépris, dédain des cultures et des personnes). Mais les finalités restent les mêmes : agir sur les personnes pour contraindre leur corp, leur esprit, leur vie sociale, les déposséder de leur propre souveraineté sur eux-mêmes.
De ce point de vue, la disparition de la langue bretonne dans le paysage linguistique breton, est le résultat de violences faites aux personnes brittophones et de l’efficacité des dispositifs symboliques (représentation, langage, schémas d’interaction interpersonnelle) mis en œuvre pour réduire leur singularité.
Châtiments corporels
Parfois, cette violence excède le registre du symbolique et se fait plus concrète, se manifestant sous forme de maltraitance physique.
Dans les écoles de Bretagne, au 20e siècle, les enseignant.es ont eu recours à des châtiments corporels pour réprimer l’usage du breton par les élèves brittophones.
Jean L. que j’ai rencontré en mai 2019, m’en a fait le témoignage. Le breton est sa langue maternelle. Quand il fait sa première rentrée à la fin des années 1940, à l’école de Plouguerneau (école catholique), il a entre 6 et 7 ans et il ne connaît pas le français, ou si peu. Évidemment, il est perdu dans ce lieu où les maîtres parlent français et l’obligent à parler dans cette langue qu’il ne comprend pas. Pour lui faire bien prendre conscience que le breton est interdit dans l’école, quand les maîtres le surprennent à parler breton, ils le punissent en lui frappant avec une règle sur les doigts. Quand Jean L. me raconte ces évènements, il mime le geste des doigts tendus et frappés et la douleur qui en suit. Je lui dis que ses maîtres étaient brutaux ; il répond qu’ils n’étaient pas juste brutaux, ils étaient cruels (kriz).
Le récit de Jean L. ne laisse pas de doute sur la nature répressive et violente du rapport des institutions avec les brittophones, y compris les enfants… Et ici, l’institution répressive, ce n’est pas l’école de l’Etat français, mais l’école de l’Eglise catholique.
Pas d’histoire
Ce qui est frappant dans l’effacement du breton dans la société bretonne, c’est qu’on pourrait vivre aujourd’hui, en Basse-Bretagne et presque ne pas savoir à quel point le breton y a été une langue d’usage massif et parfois même exclusif, il y a quelques décennies encore. Ça, c’est une première chose… La seconde, c’est qu’on pourrait aussi ne pas savoir à quel point la répression de la pratique du breton, par le mépris, le dédain, la péjoration et l’exclusion a été violente et douloureuse pour les brittophones au point qu’ils et elles n’ont pas voulu parler leur langue maternelle à leurs enfants.
Il est vrai que les personnes qui ont vécu cette violence symbolique vis-à-vis de leur langue, vis-à-vis d’elles-mêmes, ne veulent pas trop en parler, ou ne pas en parler comme ça… Et ça, c’est malheureusement le signe de la pleine réussite de la violence qu’il leur aura été faite.